Guinée-Bissau : la CEDEAO accusée d’avoir placé Umaro Embaló au pouvoir

l’organisation ouest-africaine a reconnu, le 23 avril, l’élection à la tête de l’État du général Umaro Sissoco Embaló, malgré un recours de son rival Domingos Simoes Pereira ; encore pendant devant la plus haute juridiction du pays. Le camp de Domingos Simoes Pereira mène, depuis, une contre-offensive pour tenter de renverser la situation et placer son candidat au pouvoir. Dans cet entretien, la coordinatrice du Collectif de la Société civile Bissau Guinéenne(CSCBG), Madalena Mendes, accuse la CEDEAO de violer la souveraineté du peuple de Guinée et de déstabilisation des institutions de la république.

Guinée-Bissau : la CEDEAO accusée d’avoir placé Umaro Embaló au pouvoir

Pourquoi contestez-vous la présence à la tête de l’État du Général Umaro Sissoco Embaló ?

Madalena Mendes : la présence d’Umaro Sissoco Embaló à la tête de l’État est tout sauf Constitutionnelle et démocratique. En Afrique, nous avons été trop souvent soumis au scénario de mauvais perdants des élections qui contestent des résultats. Dans la plupart des cas, les élections sont contestées à la suite de la validation des résultats électoraux par les Cours Constitutionnelles de ces États tout le contraire en Guinée Bissau. (Mais en ce qui concerne la Guinée Bissau, ce n’est absolument pas le cas. )

A la fin 2019 se sont déroulées les élections présidentielles, dont le second tour a opposé les candidats Domingos Simões Pereira et Umaro Cissoko Embalo. Ces élections ont révélé d’importantes irrégularités qui ont conduit le candidat Domingos Simões Pereira à contester les résultats devant la Cour Suprême de Justice. La Cour Suprême de Justice a ordonné le recomptage ab initio des voix et la production des procès-verbaux par la Commission Nationale Électorale (CNE).

C’est ainsi qu’à travers son ordonnance 01/2020, la Cour Suprême de Justice (STJ) apurement et simplement exigé à la Commission Nationale Électorale (CNE) de bien respecter scrupuleusement les procédures de dépouillement des résultats telle que le prévoit le code électoral dans ses articles 95 et 140. A trois reprises, la Cour Suprême a enjoint à cette même Commission Électorale de se conformer strictement à la procédure juridique d’apurement AB initio, permettant au STJ de statuer dans les délais constitutionnels. A trois reprises, sous prétexte qu’elle a agi conformément à la loi, la CNE a refusé́ de se conformer aux ordres judiciaires. En même temps le camp du candidat Umaro Cissko Embaló tenait à accompagner la CNE dans sa position de refuser le recomptage de voies.

Profitant de ce bras de fer, le candidat Umaro Sissoco Embaló, avec le concours d’úne partie de l’armée nationale et la passivité complice de la mission de stabilisation de la CEDEAO – l’ECOMIB, qui est une force policière et militaire – a exécuté un coup d’État, envahi des institutions par la force militaire, et commis des actes qui incluent, notamment, la coercition au président de la Commission Électorale; l’auto-proclamation comme président élu; l´invasion du Palais Présidentiel ; l’invasion de la Cour Suprême de Justice ; des menaces à l’encontre des titulaires des organes de souveraineté, notamment le Premier Ministre et Chef du Gouvernement légal et légitime, ainsi que des juges de la Cour Suprême de Justice, entre autres. La question que tout le monde se pose est la suivante : si Umaro Sissoco Embaló avait l’assurance d’avoir remporté́ les élections pourquoi cet empressement à prendre le pouvoir par la force, la violence et les manipulations des organes institutionnels ?

L´auto proclamation du candidat Umaro Sissoco Embaló comme président de la république s’est tenue lors d’un simulacre d’investiture faite par le premier vice-président de l’Assemblée Nationale Populaire qui s’est vu nommé, deux jours après, Premier Ministre. Cet acte pratiqué par le 1er Vice-Président de l’ANP constitue un délit d’usurpation de compétences pénalement répréhensible conformément à l’article 31 du règlement intérieur de l’ANP. Les résultats éléctoraux, à ce jour, n’ont toujours pas été validés par la STJ qui fait office de Cour Constitutionnelle en République de Guinée Bissau.

Les partisans de Mr Embaló affirment qu’ils ne pouvaient plus attendre une «Cour Suprême qui ne siège pas» ; d’où la prestation de serment de leur candidat. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des arguments infondés et fallacieux qui honorent les seuls traitres de la République. La Cour Suprême de Justice de la Guinée Bissau a été assiégée au lendemain de l’investiture illégale d’Embaló par des militaires lourdement armés accompagnés par les forces de la CEDEAO (ECOMIB). Plusieurs médias ont relayé cette information, images à l’appui. Les honorables juges conseillers de la Cour Suprême ont vu leurs vies menacées par les militaires proches d’Embaló. Comment pouvait-elle se réunir pour statuer sur le contentieux électoral dans de telles conditions et ce climat de terreur ? Mais le comble est que cela s’est fait sous le regard impassible de la force ECOMIB, force militaire de la CEDEAO présente en Guinée Bissau depuis 2012 qui avait pour mission de protéger les Institutions et les Autorités de l’État.

De plus, le régime inconstitutionnel ayant décrété, par la suite, l’état d’urgence face à la pandémie du Covid-19, il était impossible d’organiser une session plénière. La Cour Suprême a émis un communiqué en date du 1 Avril 2020 pour informer l’opinion publique nationale et internationale qu’elle se trouvait dans l’impossibilité de se réunir à cause de l’état d’urgence sanitaire lié au covid-19. Ce communiqué précisait, par ailleurs, que dès que la levée de l’état d’urgence sera effective, elle se réunira pour prendre une décision. Pourquoi, Umaro Sissoco Embaló ne souhaitait pas attendre ?

Que reprochez-vous à la CEDEAO qui a reconnu la victoire du Général Umaro Sissoco Embaló ?

Le 22 Avril 2020, alors que le contentieux électoral était encore en cours, la CEDEAO,par l’intermédiaire de son président de la Commission, a décidé de reconnaître comme vainqueur des élections présidentielles le candidat Umaro Sissoco Embaló. Déjà avant cette reconnaissance, la CEDEAO avait fait montre d´incohérences grossières dans son positionnement. Elle venait dans un premier Communiqué de reconnaître le candidat Sissoco alors que le contentieux électoral était en cours ; après elle a fait un retro endre une pédalage et émis par la suite un autre Communiqué où se disait attendre la décision finale de la Cour Suprême de Justice. À la suite de la prise du pouvoir par la force par le candidat Embaló, la CEDEAO est restée en silence. Trois Chefs d´États de la CEDEAO (Macky Sall Muhammadu Buhari et Mahammad Issoufou) ont même reçu Embaló chez eux en tant que Chef d´État, et ces derniers ont prononcé un discours public en le félicitant. Tout ça alors que la même CEDEAO disait attendre la décision finale de la Cour Suprême de Justice.

Donc la CEDEAO, en tant qu’Institution sous régionale mandatée par les Nations Uniespour assurer depuis 2012 la restauration de l’État de droit constitutionnel et démocratique avec comme principale mission de protéger les Institutions du pays parla présence d’une force armée mixte, se retrouve être au cœur du plus grand scandale Institutionnel du siècle. La CEDEAO a, complètement, failli dans sa mission puisqu’elle se retrouve complice. C’est la première fois qu’une institution s’arroge le droit de choisir en toute illégalité le Président d’un pays et ce mépris de tout principe de respect de la souveraineté et du droit des peuples à choisir leur destin .

Le plus extraordinaire est que cette décision n’a fait l’objet de rejet d’aucune institution internationale et on peut, donc, s’indigner de voir la position des Nations Unies dans son communiqué et dire « qu’elle prend acte de la décision de la CEDEAO. Que le monde ne s’en émeuve est la marque du mépris pour ce pays qui quatre décennies après les indépendances n’a pas trouvé́ les voies de la stabilité politique. Si la CEDEAO tente d’amputer la Souveraineté de la Guinée Bissau (acquise au prix du sang) en légitimant ce Coup d’État, elle aura définitivement tourné le dos aux préceptes de tolérance zéro pour les coups d’État.

En s’adjugeant ce pouvoir de se substituer au pouvoir Souverain de la Cour Suprême de Guinée Bissau, la CEDEAO s’est radicalement vidée du peu de crédibilité qui lui reste, elle s’est suffisamment compromise et mise à mal dans la gestion calamiteuse de nombreuses élections Présidentielles dans la sous-région. De toute évidence la décision de la CEDEAO n’a certainement pas intégré une dimension essentielle celle du peuple Souverain qui ne laissera aucune force étrangère s’approprier encore moins lui dicter son destin. Le peuple mature Bissau guinéen a conscience que le contentieux électoral n’est pas encore vidé, elle attend le verdict de la Cour Suprême de Justice !

Mais concernant la CEDEAO, le plus étonnant a été la gestion de la situation postélectorale. Elle met la Cour Suprême et la Commission Nationale des Élections sur le même pied d’égalité. C’est inédit. La CEDEAO, a, par cette décision, légitimé les Coups d’État dans son espace. Elle a laissé l’armée avec une violence extrême encourager et permettre cette prise de pouvoir par la force. Nous avons tous vu les images du Premier Ministre Aristides Gomes et du président de l’Assemblée Nationale Populaire Cipriano Cassama dénonçant les menaces contre leurs intégrités physiques et celles de leurs familles. La CEDEAO est restée muette décision. Pourquoi, Umaro Sissoco Embaló ne souhaitait pas attendre ? face à toute cette violence perpétrée contre les autorités légitimes de la Guinée Bissau alors que sa mission consistait à les protéger. C’est la politique de deux poids deux mesures.

Que reprochez-vous, concrètement, à Macky Sall, Mahamadou Issoufou et MuhammaduBuhari ?

Les Chefs d´États de ces trois pays de la CEDEAO ont clairement soutenu le candidat Sissoco. Le Chef de file est, bien entendu, le président du Sénégal qui a été le premier à le féliciter, dans un tweet largement diffusé et demandé à l’ensemble de la Communauté Internationale de faire respecter la volonté du peuple Bissau-guinéen. Macky Sall de l’aveu même du candidat Sissoco Embaló serait son ”frère”. Durant les campagnes Législatives et Présidentielles, la logistique de Sissoco Embaló a été pourvu, dans sa totalité, par le président Macky Sall.

Pour Muhammadu Buhari, c’est le candidat Umaru Sissoco Embaló qui le décrit lors d’un entretien du journal « Jeune Afrique » en le présentant comme son parent de l’ethnie Peulh. Ça veut tout dire.

Quant au président du Niger, contrairement aux deux autres chefs d’État susvisés, est un homme qui a toujours œuvré pour le renforcement de la démocratie en Afrique et particulièrement dans la sous-région. Cité aux rangs des sages par son attachement à construire la paix, j’avoue être surprise par son degré d’implication en tentant de nous imposer Umaro Sissoco Embaló en Guinée Bissau. Pourtant, le Président Issoufou, de surcroît président en exercice de la CEDEAO, a surpris plus d´un, non seulement pour avoir reçu Umaro Sissoco Embaló avec les honneurs de chef d’État avant même sa reconnaissance par la CEDEAO, mais aussi pour l´avoir publiquement félicité alors même que la position officielle de la CEDEAO était encore d´attendre le veredict de la Cour Suprême de Justice.

C’est certain, il n’y a plus de doutes, ce sont bien les lobbies politiques du Sénégal, du Niger et du Nigeria, guidés par des agendas particuliers, qui ont assuré et continuentd’assumer cette grossièreté politique majeure. Nous saisissons par-là que la reconnaissance faite dans le communiqué de la CEDEAO déclarant Sissoco vainqueur, n’est en fait qu’une formalité, les chefs d’État concernés, notamment Macky Sall, Muhammadu Buhari et Mahammad Issoufou, l’ayant reconnu depuis le début.

À quoi doit-on s’attendre pour la suite ?

Nous nous attendons, comme tous les Bissau-guinéens, au verdict de la plus haute institution judiciaires de la Guinée Bissau qui ne s’est toujours pas prononcée sur le conflit électoral. Selon notre loi électorale, précisément l’article 145, lorsqu’un recours est déposé à la Cour Suprême de Justice, il suspend les effets à laquelle il s’applique. L’auto-investiture du candidat Umaro Sissoco Embaló est donc un non-sens ainsi que toutes les conséquences liées à ce Coup de force. Simplement envenimé la situation. En légitimant le coup d’État et en violant de manière grossière et humiliante ce pays qui s’est libéré du colonialisme qu´après une glorieuse lutte armée qui a dignifié l´Afrique, la CEDEAO a très probablement compliqué davantage la situation politique en Guinée-Bissau et même dans notre sous-région.

La décision de reconnaître Sissoco Embaló est purement politique donc tant que la CourSuprême ne se prononce pas la légitimité du candidat Sissoco au plan interne, ce sera out fa toujours un problème. Umaro Sissoco Embaló en est conscient et c’est la raison pour laquelle son régime ne fait qu’utiliser la force et la terreur pour s’imposer et se faire respecter.

La Guinée Bissau a un régime semi-présidentiel qui s’apparente à un régime parlementaire si on peut le dire ainsi. Depuis son Coup de force pour accéder au pouvoir, nous voyons Umaro Sissoco sur tous les fronts, s’exprimant tout azimut comme s’il était le Chef de l’exécutif. Alors dans la Constitution de la Guinée Bissau, c’est le Premier Ministre qui en est le chef. Donc si Embaló doit demeurer au pouvoir, il est certain qu’il empiétera sur les compétences du Gouvernement. Les menaces n’ont, d’ailleurs, pas tardé à brandir, il souhaite dissoudre le Parlement qui émane de la volonté populaire lors des Législatives de Mars 2019. Pour ainsi dire, le problème persistera.

Concernant la constitution de la Guinée Bissau elle n’a jamais posé problème à mon avis. Il est vrai qu’il existe certains flous comme d’ailleurs toutes les constitutions du monde d’où ce proverbe la perfection n’est pas de ce monde. Mais les différents problèmes que nous avons rencontrés, sont surtout liés au mandat Présidentiel de José Mario Vaz. Il s’est comporté comme si nous étions sous un régime présidentiel en bafouant les règles fondamentales de la République. D’où ces blocages à répétition. Umaro Sissoco Embaló est en train d’adopter la même attitude que José Mario Vaz, en imposant un nouveau régime. Mais avant ces deux individus, le problème de la Constitution ne s’est jamais posé. Parce que tous les prédécesseurs, Nino Vieira, Koumba Yala, Enrique Rosa, Malam Bacai Sanha, SerifoNamadjo étaient respectueux des textes de la Constitution. Pourquoi José Mario Vaz et Umaro Sissoco Embaló feraient-ils l’exception ?

Certainement qu’ils sont ignorants et irrespectueux des responsabilités qui incombent au candidat qui aspire à la Magistrature Suprême. Ce n’est, donc, pas un problème de Constitution mais un problème d’homme ne sachant pas se mettre en conformité avec la Loi. La Cap-Vert, par exemple a quasiment la même constitution que la Guinée Bissau alors pourquoi ce pays vit-il paisiblement ?

Pour conclure, le cas de l’armée nationale est à revoir. Pour des raisons lié au trafic transnationale de drogue, l’armée n’a jamais été en retrait des affaires politiques comme elle feinte de le faire croire. Les récents événements nous le démontrent clairement.

L’armée peut, à tout moment, placer son pion à la tête du pays, contre la volonté du peuple et toute règle Démocratique. C’est ce que nous vivons aujourd’hui. Les puissants cartels qui flirtent au grand jour avec les politiques et les militaires pour maintenir la Guinée Bissau dans le cycle infernal de plaque tournante de la drogue. Bref, je peux vous dire sans équivoque que la Guinée Bissau a régressé sur tous les plans

de la Démocratie, la liberté de la presse, la liberté d’expression, l’exercice des droits civiques, les droits de l’homme sont aujourd’hui bafoués par un régime dictatorial d’Umaro Sissoco Embaló et de Nuno Nabiam.it pour faire converger les soutiens à Embaló.

                                                           Propos recueillis par Guy Nfondop

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