Allegrozzi/Ngarbuh:”les responsabilités sont chez les plus hauts gradés de l’armée camerounaise”

Dans un entretien inédit, la chercheuse de l’ONG Human Rights Watch réagit après le rapport d'une commission mixte gouvernementale sur le massacre de civils dans la localité camerounaise de Ngarbuh ; et les sanctions du président Paul Biya contre contre l'armée. Ilaria Allegrozzi fait d’importantes révélations sur les combattants séparatistes anglophones, Boko Haram et certains éléments de l'armée camerounaise.

Allegrozzi/Ngarbuh:”les responsabilités sont chez les plus hauts gradés de l’armée camerounaise”
Iliaria Allegrozzi s'exprime pour la toute première fois sur le rapport qu'elle avait dressé, un mois plus tôt, accusant les force défense et de sécurité d'exactions contre les populations à Ngarbuh.

Quelle a été votre sentiment quand vous avez appris les lourdes sanctions du président camerounais contre des soldats et le commandement à Ngahbu ? 

Déjà on ne parle pas des sanctions dans le communiqué de la présidence sur les résultats de la commission d’enquête. On parle de l’ouverture d’une procédure disciplinaire contre le commandant du 52eme BIM , de l’arrestation d’un sergent, d’un gendarme et je pense aussi d’un soldat de première classe. C’est l’ouverture des procédures judiciaires contre eux. Donc il faut attendre pour voir, pour le moment ce n’est qu’un chef de bataillon le plus gradé à avoir été mentionné parmi les responsables. Nous pensons que les responsabilités doivent être établies au près des plus hauts gradés de l’armée qui ont tenté de couvrir les faits qui sont aussi  responsables des massacres de Ngarbuh. Nous pensons que le dossier se trouve déjà devant le tribunal militaire.

Je pense qu’il est important que tout procès soit public, qu’il puisse avoir des observateurs, des représentants de la société civile, des médias pour être présent pendant les audiences. Il ne faut pas non plus que le procès traine comme celui des sept militaires arrêtés en lien avec la vidéo des éleveurs. Je pense que vous avez fait référence à cela tout à l’heure quand je n’ai pas répondu à votre question.

Je pense aussi qu’une autre question qui reste ouverte, c’est celle par rapport aux civils armés ou aux milices. L’implication des civils armés ou d’une milice dans le cadre d’une opération de reconnaissance  soulève quand même pas mal de question et je pense que ses questions doivent être répondus, est ce que cela est encadrée juridiquement et qui porte la responsabilité des exactions commises par ses personnes.

Avez-vous été surprise par le rapport de la commission d’enquête mixte, accusant l’armée camerounaise d’exaction contre les populations civiles à Ngarbuh ?

 Je pense que ce rapport représente  une avancée très importante en premier. Ça montre que le gouvernement est prêt à  reconnaitre les exactions commises par ses propres troupes. C’est vrai que ça n’arrive pas souvent. Le degré d’attention qui a été réservé au cas de Ngarbuh a été d’une manière, je dirais extraordinaire et je pense que cela a été due aussi à la pression exercée  sur les autorités par les ONG, la communauté internationale et les media. Ce n’est que positif. C’est encourageant, mais cela doit être suivi d’autres efforts.

Nous avons salué le rapport de la commission d’enquête ainsi que l’ouverture du chef d’État camerounais à prendre en compte et à travailler avec les organisations non gouvernementales et j’espère que cela s’applique aussi aux médias et à d’autres ONG présents au Cameroun.

Pourquoi avez-vous affirmé, juste après le drame, que l’armée camerounaise avait commis des bavures dans cette localité ?

Nous avons été à mesure d’apporter des preuves  crédibles par rapport au massacre de Ngarbuh dans notre rapport qui a été publié le 25 février. Un rapport qui s’appuyait  sur des entretiens avec des témoins oculaires et des résidents de Ngarbuh. Un rapport qui s’appuyait aussi sur l’utilisation des images de satellites, qui a permis de documenter le cas d’une manière objective, exhaustive et précise. Nous avons obtenus et analyser des images satellites prises avant et après l’attaque ; et les images post-attaque montraient clairement des dommages  qui étaient compatible avec des incendies et qui étaient aussi compatible avec la version des témoins. Donc tout de suite nous avons pu montrer que la version initiale fournit par le gouvernement ne tenait pas à l‘examen et  apportait une version différente des faits   pour ce qui concerne la dynamique de l’attaque par rapport au nombre de victimes.

Avez-vous rédigé un rapport ou un article? 

Nous avons fait un rapport. Il est publié sur notre site internet. Il a été publié le 25 février et comme je disais, c’est un rapport très exhaustif  qui documente les faits tels qu’ils se sont produit dans le village de Ngarbuh. Je ne sais pas pourquoi vous parlez d’un simple article, mais c’est un rapport et je pense que le rapport est très détaillé et donne même plus  de détails fournit par le rapport de la commission d’enquête.

Que pensez-vous des réparations prescrites par Paul Biya  pour soulager les familles ?

Dans le communiqué de la présidence qui porte sur les résultats de l’enquête, il n’a pas spécifié quels types de réparations seront  prescrits et aussi comment cela va se passer. De manière générale, je pense que c’est une bonne chose, c’est une démarche positive, c’est une démarche nécessaire. Le droit à la réparation aussi pour les préjudices morales est en  principe établit en droit international, voir une conception générale du droit qui est toute violation d’un engagement qu’on porte l’obligation d’une réparation. Donc, oui c’est effectivement une très bonne chose. Il est à présent nécessaire de voir de quelle façon ça va se passer.

Comment prévenir de telles défaillances du commandement et du comportement des troupes ?

Je pense que la lutte contre l’impunité, joue un rôle très important dans la prévention des exactions. Je pense que les plus grands efforts doivent être abattus pour lutter contre l’impunité au Cameroun ; pour remplacer une culture de l’impunité avec une culture de la responsabilité, d’édifier, arrêter les responsables des exactions, les emmener en justice dans des procès équitables, appliquer des sanctions. Tout ça va contribuer énormément à la lutte contre l’impunité et aussi lancer un message fort que les abus ne sont pas tolérés.

En plus de cela, je pense qu’il faudra aussi insister sur la formation des forces de sécurité afin que le comportement de tout militaire, tout gendarme, tout policier soit conforme aux plus hauts standards de professionnalisme et de discipline qui existent dans le respect des droits de l’homme. Il faut insister pour l’application d’une politique de tolérance zéro sur les exactions aussi pendant les opérations militaires, des bouclages, des ratissages, des reconnaissances des villages dans les zones anglophones ou dans les villages de l’extrême-nord dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Il faut que les règles d’engagement  pendant les opérations soient très claires et que la protection des civiles puisse être une priorité justement dans ses règles d’engagement.

Je pense aussi qu’il serait très important que le gouvernement pense à établir un mécanisme de prévention, aussi un mécanisme de surveillance  et de monitoring, ensemble, avec d’autres acteurs comme les Nations Unies, comme notre commissariat pour les droits de l’homme. Un mécanisme qui permettrait de montrer  les cas d’abus sur les terrains et d’identifier les responsables, de pouvoir prévenir d’autres  exactions.

êtes-vous prête à travailler avec les autorités camerounaises pour prévenir d’éventuels risques de bavures dans le futur ?

Nous avons toujours été disponibles, nous avons toujours montré la plus grande disponibilité à travailler avec les autorités camerounaises. Nous partageons systématiquement les résultats de nos enquêtes avec le gouvernement à l’avance avant de publier tout rapport ou tout communiqué. Nous demandons des réponses spécifiques à des cas spécifiques. Donc nous réitérons encore une fois notre volonté à collaborer avec les autorités, avec le gouvernement pour faire avancer la cause des droits de l’homme au Cameroun, mais cela implique bien évidement l’accès au pays  et nous espérons que cela va être garanti dès maintenant pour Human Rigths Watch.

Dans ce cas, quels seraient vos rapports avec les autorités camerounaise qui vous accusent d’acharnement et de tentative de déstabilisation ?

Notre rôle n’est pas de déstabiliser le Cameroun. Nous ne sommes pas là pour déstabiliser le Cameroun, au contraire notre rôle c’est de documenter, dénoncer les violations des droits de l’homme et de faire un plaidoyer stratégique à fin que cela cesse. Donc nous disons encore une fois au gouvernement que nous sommes là pour travailler ensemble, pour collaborer. L’objectif, c’est de faire avancer la cause des droits de l’homme et de faire en sorte que l’impunité cesse.

Avez-vous déjà commis des rapports contre les éléments de Boko Haram ou les séparatistes anglophones ?

Tout à fait. Nous avons énormément documenté de nombreuses exactions commises par les groupes séparatistes  armés par exemple dans les zones anglophones. Notre dernier rapport sur cela est sorti juste une semaine avant le rapport de Ngarbuh qui a fait beaucoup de bruits ; par contre l’autre n’a même pas été pris en compte alors que dans ce rapport nous avons dénoncé la manière avec laquelle les groupes séparatistes avaient essayé d’empêcher les élections législatives et municipales dans les régions deux régions anglophones avec la violence, en intimidant, en attaquant , en ciblant les gens qui voulaient voter ou des membres du gouvernement, des élus , des candidats aux élections. Ce rapport n’a pas fait les gros titres comme celui de Ngarbuh, mais montre notre détermination aussi à documenter tout ce qui se passe dans les régions  anglophones de manière objective et notre argument a toujours été que la violence dans ses deux régions vienne des deux côtés. Les exactions sont commises par les deux parties et cela est important qu’il soit documenté aussi.

                                                         Propos recueillis par Guy Nfondop   

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.